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Précis - Palette Aromatique Des Champagnes et Vins Pétillants - Histoire, Gastronomie et Univers Culinaire

Les vins pétillants, riches en dioxyde de carbone dissous créant mousse élégante et bulles persistantes, représentent environ 8 % de la production mondiale. Incontournables des apéritifs festifs, ingrédients culinaires raffinés et bases de cocktails emblématiques, ils transcendent les frontières grâce à leurs méthodes variées et à leur polyvalence gastronomique.


1. Histoire des Bulles : Des Accidents aux Œuvres d’Art

XVIIᵉ Siècle – Une Naissance Hasardeuse et Explosive

Au cœur du XVIIᵉ siècle, la Champagne française est le théâtre d’un phénomène inattendu qui donnera naissance au vin effervescent le plus célèbre du monde. Les vins tranquilles de la région, principalement issus de Chardonnay, Pinot Noir et Pinot Meunier, sont transportés vers les riches marchands anglais. Mais, au retour des chaleurs printanières, une seconde fermentation survient dans les bouteilles et barriques : le sucre résiduel et les levures réactivées produisent du dioxyde de carbone, emprisonné dans des contenants incapables de le contenir. Les tonneaux gonflent, les bouchons fuient, et parfois, c’est l’explosion : le verre vole en éclats, les caves se remplissent de vin et de gaz, et les marchands londoniens observent, mi-terrifiés, mi-amusés, ces « printemps pétillants » destructeurs.

Les bouteilles anglaises salvatrices

Vers 1660, les verriers anglais mettent au point le verre coalisé, plus épais (10 à 12 mm) et recuit au four pour résister à une pression pouvant atteindre 6 à 8 atmosphères. Là où les fioles champenoises classiques éclatent, ces bouteilles robustes contiennent enfin les bulles. Les Champenois, conscients du potentiel de cette innovation, importent massivement ces bouteilles vers Reims, Épernay et Troyes, jetant les bases de la viticulture pétillante moderne.

Le liège portugais étanche

À la même époque, le bouchon de liège portugais, inventé au XVIᵉ siècle pour sceller amphores et vins précieux, remplace progressivement les bouchons de chanvre goudronné. Étanché et souple, il est fixé par ficelle et étoupe, offrant une résistance remarquable au CO₂ en expansion. Bien que déjà utilisé sporadiquement en France, c’est dans la Champagne du XVIIᵉ siècle qu’il devient indispensable, permettant enfin aux bulles de survivre à l’embouteillage et au transport.

« Le diable dans une bouteille »

À Londres, les vins pétillants de Champagne gagnent une réputation sulfureuse. Les caves marchandes, où éclatent régulièrement des bouteilles, deviennent des terrains de mini-catastrophes : éclats de verre, projections de vin et gaz asphyxiant. Les Anglais surnomment ces vins “the devil’s wine” ou “the devil in a bottle”, et certains négociants refusent les expéditions entre mars et juin, période critique des « printemps pétillants ».

Premiers pionniers champenois

Dans ce contexte chaotique, certains Champenois tentent de dompter les bulles. Jean-Baptiste Chanoine, clerc à Épernay dans les années 1650, embouteille volontairement ses vins avant la fin de fermentation pour capturer les premières bulles.

Pierre Pérignon, procureur de l’abbaye d’Hautvilliers (1668-1715), se distingue par son approche systématique : refus des vins rosés instables (“ne mordez pas !”), assemblage des cépages Chardonnay, Pinot Noir et Meunier pour créer un vin de base homogène et stable, et premières expérimentations de remuage rudimentaire pour éviter les explosions. Sa célèbre injonction, “Venez vite mordre !”, reflète la nécessité de contrôler le vin tout en profitant de sa vivacité naissante.

Première catastrophe documentée

1685 marque une nuit mémorable : 33 caves à Épernay et Ay explosent simultanément, projetant des bouteilles comme des projectiles. Les archives municipales évoquent des « bouteilles comme des canons » et imposent des réglementations strictes sur les embouteillages printaniers. Ces incidents tragiques mais instructifs poussent les producteurs à combiner robustesse des bouteilles, bouchons étanches et maîtrise progressive du dégorgement et du remuage.

Cette période, entre chaos et innovation, pose les bases du Champagne moderne. Les bulles, longtemps perçues comme un fléau destructeur, deviennent un trésor sensoriel et technique, ouvrant la voie à un art viticole qui séduira l’Europe entière au siècle suivant.


Pionniers du Champagne : Anecdotes et Innovations Détaillées

Dom Pérignon (1638‑1715) : Le Moine Visionnaire d’Hautvilliers

Biographie et contexte

Pierre Pérignon, cellérier bénédictin de l’abbaye d’Hautvilliers près d’Épernay, prend en main les vignobles de l’abbaye dès 1668. Fils de paysans champenois et formé à l’abbaye de Sainte-Menehould, il hérite d’un domaine délaissé et endetté. Son génie réside dans une obsession de la qualité : « pas de vendanges vertes, ni de grains pourris ».

Innovations techniques documentées

  • Assemblage des cépages (premier au monde) : il mélange le Chardonnay des coteaux blancs (Avize, Cramant), le Pinot Noir des noirs (Aÿ, Bouzy) et le Pinot Meunier des vallées, obtenant un vin de base stable et harmonieux, limitant les explosions dues aux fermentations incontrôlées.

  • Récolte à maturité optimale : cueillette à la « pleine maturité », contrairement aux vendanges précoces courantes.

  • Pressoir horizontal : extraction douce préservant clarté et finesse, nettement supérieure aux pressoirs verticaux classiques.

  • Vinification en blanc de noirs : pressurage immédiat des raisins noirs pour produire un vin blanc, sans macération prolongée, méthode encore utilisée pour les Blancs de Noirs.

Gestion des bulles turbulentes

Contrairement à la légende populaire (“Venez vite mordre !”), Dom Pérignon considérait les bulles comme un problème :

  • Bouteilles trop fragiles → importation massive des bouteilles anglaises résistantes.

  • Liège insuffisant → ficelage et étoupe renforcés.

  • Fermentation incontrôlée → utilisation de soufre et filtrations pour stabiliser le vin.

Son objectif : un vin blanc tranquille et parfait pour les tables royales. Les bulles n’étaient pas encore célébrées mais plutôt redoutées.

Héritage prouvé

  • 1680s : archives de l’abbaye mentionnent achats de bouteilles anglaises et liège portugais.

  • Témoignages contemporains : Claude Moët note que « Pérignon fait le meilleur vin mousseux ».

  • 1690s : les vins d’Hautvilliers sont servis à Versailles à la cour de Louis XIV.


Veuve Clicquot (1777‑1866) : La Révolution Technique

Portrait d’entrepreneuse

Barbe Nicole Ponsardin devient veuve à 27 ans en 1805 et reprend la Maison Clicquot à Reims. Malgré guerres, blocus napoléoniens et résistances locales, elle révolutionne la méthode champenoise et industrialise le Champagne.

Pupitre à remuage (1809‑1810)

Elle invente le pupitre à remuage : table en bois inclinée à 57°, bouteilles tête en bas. Rotation quotidienne et agitation verticale concentrent 100 % des lies dans le col, contre 30 % seulement à la main. Résultat : 200 bouteilles par jour au lieu de 20.

Dégorgement perfectionné

Le dégorgement devient précis : congélation du col (neige salée), expulsion de lies et glace par pression interne, puis ajout de la liqueur d’expédition (mélange de sucre, vin de base et parfois cognac).

Première cuvée Prestige (1810)

La “Vieille Réserve” devient le premier champagne millésimé de luxe. Exportée dès 1814 en Russie malgré le blocus, elle fonde la tradition des cuvées Prestige comme Dom Pérignon ou Krug.

Anecdote légendaire

En 1814, elle cache des bouteilles sous la paille dans une charrette de pommes de terre pour contourner le blocus napoléonien. Tsar Alexandre Ier s’exclame : « Clicquot est la seule chose russe que j’aime ! »


XIXᵉ Siècle – L’Industrialisation Triomphante

  • 1830s : Machines Clicquot-Ponsardin, premières gyropalettes embryonnaires, augmentent la production de 100 000 à 500 000 bouteilles/an.

  • 1840s : Moët & Chandon conquiert l’Amérique, exportant 300 000 bouteilles/an. Thomas Jefferson possède même sa cave Moët (lettres 1787).

  • 1860s : Paul Krug invente la Grande Cuvée, assemblage de plus de 100 vins de réserve, dépassant largement les standards traditionnels.

  • 1876 : Exposition de Philadelphia, premières dégustations publiques de Champagne aux États-Unis avec Moët, Roederer et Mumm, naissance du « sparkling wine » américain.


XXᵉ Siècle – Apothéose Mondiale

  • Jugement de Paris 1976 : Moët & Chandon 1973 bat Château Latour et Mouton Rothschild, consacrant le Champagne mondialement.

  • Churchill, ambassadeur éternel : « Dans ma cave, j’ai du champagne, du pain et du bœuf – tout ce qu’il faut pour vivre. » Pol Roger crée la Cuvée Clicquot-Churchill en son honneur (Pinot Noir dominant, vieillissement 12 ans).

  • Records et anecdotes : 1911 Richard Branson sabre 54 bouteilles d’affilée, Marilyn Monroe se lave les cheveux au Champagne dans les années 1950, et en 1998 Piper-Heidsieck sponsorise la station spatiale Mir.


Ces pionniers transforment le “diable dans une bouteille” en icône universelle, créant une saga d’audace, d’innovation et de prestige gastronomique qui continue d’influencer sommeliers, chefs et amateurs du monde entier.


2. Cépages emblématiques et méthode traditionnelle

Les cépages du Champagne

  • Chardonnay (30-40 %) : finesse, notes florales, brioche et amande (Blancs de Blancs).

  • Pinot Noir (35-45 %) : structure, puissance et fruits rouges (Blancs de Noirs).

  • Pinot Meunier (20-25 %) : rondeur et expression du terroir.

  • Cépages rares (<1 %) : Arbane, Petit Meslier, Pinot Blanc, Petit Verdot.

Élaboration étape par étape

Le vin de base (11° potentiel) reçoit un tirage de levures et sucre pour une seconde fermentation en bouteille (6 atm). La prise de mousse dure 15 jours, suivie d’un vieillissement sur lies de 15 à 36 mois selon les cuvées. Le remuage sur pupitre dure trois semaines, le dégorgement expulse les lies et le dosage final équilibre le style (Brut Nature 0 g/L → Doux 50 g/L).


3. Crémants Français : L’Excellence Partagée

Produit hors Champagne selon la méthode traditionnelle (15 mois minimum sur lies), le Crémant se décline en neuf AOC :

  • Alsace : Pinot Blanc/Auxerrois, Riesling, Pinot Gris.

  • Bourgogne : Chardonnay/Pinot Noir.

  • Bordeaux : rosés Merlot/Cabernet.

  • Loire : Chenin Blanc, Cabernet Franc.

  • Jura : Poulsard, Trousseau.

  • Limoux : Chardonnay, Mauzac, Chenin.

Chaque région adapte les bulles à son terroir : fines et élégantes en Loire, aromatiques et fruitées en Alsace, structurées et rondes en Bourgogne.


4. Vins Pétillants Internationaux

Italie

  • Prosecco (Vénétie) : Glera 85-100 %, méthode Charmat, fruité et floral (pomme, poire), 650 M bouteilles/an.

  • Franciacorta (Lombardie) : méthode traditionnelle, Chardonnay/Pinot Noir.

  • Lambrusco (Émilie) : rouge pétillant, Salamino/Grasparossa, idéal charcuterie.

Espagne

  • Cava (Penedès) : Macabeo, Xarel-lo, Parellada, méthode traditionnelle.

  • Corpinnat : AOC premium espagnole post-Cava.

Allemagne / Autriche

  • Sekt : Riesling, Pinot Blanc, méthodes traditionnelle ou Charmat.

Autres régions

  • Angleterre (Kent/Sussex) : Chardonnay/Pinot Noir sur sols crayeux.

  • Afrique du Sud : Cap Classique (MCC).

  • Portugal : Espumante Bairrada (Baga/Chardonnay).

  • Australie/Tasmanie & Canada : vins pétillants émergents.


5. Pétillants Doux et Frizzanti

  • Moscato d’Asti : Muscat blanc, 5°, demi-sec, dessert.

  • Brachetto d’Acqui : rouge pétillant à la fraise, 6°.

  • Asti Spumante : méthode Charmat.

  • Pét-Nat : méthode ancestrale, trouble et naturel (ex. Bugey-Cerdon).


Chapitre 6 : Champagne et Vins Pétillants en Cuisine – Techniques, Sauces et Accords Mets-Bulles

Le Champagne et ses cousins pétillants transcendent le simple toast pour devenir des ingrédients culinaires d’exception. Leur acidité vive (pH 2,8-3,2), minéralité saline, bulles “nettoyantes” et arômes complexes (brioche, agrumes, fruits blancs, notes d’autolyse) permettent de déglacer, réduire, parfumer et structurer sauces, marinades et desserts avec une finesse inégalée.


1. Propriétés techniques et intégration culinaire

Propriétés uniques

  • Acidité carbonique : dissout sucs caramélisés et équilibre graisses, idéale pour foie gras, ris de veau et volailles poêlées.

  • Minéralité : rehausse umami et saveurs iodées, accentue la finesse des coquillages et crustacés.

  • Bulles : aération naturelle des sauces et “nettoyage” du palais entre les bouchées.

  • Arômes volatils : plus de 600 composés aromatiques (vs 200 pour vins tranquilles), permettant des associations complexes dans les sauces, desserts et marinades.

Techniques d’intégration précises

Technique Dosage & Méthode Astuce
Déglacé 30-50 ml Brut après saisie → réduire 75 % Base de sauce concentrée, parfaite pour crustacés ou foie gras
Réduction 150-200 ml + 20-30 g échalotes → réduire à 40 ml sirupeux Réduction lente pour préserver arômes
Pochage 70 % Champagne / 30 % eau → saumon/langoustines 4-6 min à 65-70 °C Température contrôlée pour éviter perte CO₂ et arômes
Marinade 20 cl/kg produit, 20-30 min → filtrer Limite extraction tanins et acidité excessive
Cuisson max 85 °C, réduction lente 15 min, beurre/crème hors feu 30 s Préserve les arômes délicats et la structure des bulles

2. Répertoire des sauces emblématiques

Sauce Champagne Classique (Escoffier)

  • Échalotes 20 g, Champagne Brut 150 ml, crème 100 ml, beurre 80 g, poivre

  • Réduction échalotes + Champagne 90 % → ajouter crème → monter beurre froid hors feu

  • Accords : homard breton, bar grillé, pigeonneau rôti

Sabayon au Champagne (Paul Bocuse)

  • 6 jaunes, 120 g sucre, 200 ml Demi-sec, bain-marie 82°C

  • Fouetter triple volume

  • Accords : fraises Gariguette, sablés bretons, fruits pochés

Beurre Blanc Pétillant (Joël Robuchon)

  • Champagne 100 ml, échalotes 15 g, vinaigre 20 ml, beurre 200 g

  • Réduction → émulsion

  • Accords : sole meunière, turbot rôti, coquillages vapeur

Sauce Mousseline Pétillante

  • Base beurre blanc + 3 jaunes + 50 ml Crémant rosé fouetté

  • Accords : queue de langoustine, brochet aux écrevisses

Sauce Truffe Noire et Champagne

  • Réduction Champagne + crème 35 % + 5 g truffe AOC + beurre truffé

  • Accords : ris de veau poêlé, volaille de Bresse aux morilles


3. Répertoire sucré : desserts aux bulles

  • Poires pochées au Champagne Prestige : 6 poires Williams, 1 bouteille Blanc de Blancs, 200 g sucre, zeste de citron → pochage 20 min 85°C → réduction sirupée → glace vanille

  • Génoise au Champagne (Ladurée) : 200 ml Brut, 150 g farine, 150 g sucre, 4 œufs → four 180°C 25 min → glaçage réduction Champagne + sucre glace

  • Sorbet Prosecco Fruits Rouges : 500 g fruits rouges, 200 ml Prosecco, 200 g sirop, jus citron → turbinage -18°C → coulis Moscato

  • Mille-feuille aux bulles (Lenôtre) : feuilletage → crème pâtissière + sabayon Champagne → nappage Prosecco réduit


4. Gastronomie internationale et fusion

Pays/Région Plats emblématiques
Italie Risotto fruits de mer : 80 ml Prosecco remplace bouillon (400 g riz). Tiramisu Franciacorta : café + bulles + mascarpone
Espagne Paella Royale : Cava déglace sofrito → langoustines, riz bomba. Crema Catalana : réduction Cava → crème brûlée
Asie Fusion Sashimi yuzu : Crémant Alsace + réduction yuzu. Tempura homard : sauce Cava-ponzu
Angleterre Sole Dover : Cap Classique → beurre blanc. Strawberry Fool : fraises + English Sparkling réduit

5. Vins pétillants régionaux en cuisine

  • Crémant de Bourgogne : coq au vin bulles (Pinot Noir / Chardonnay)

  • Lambrusco : tortellini en brodo, charcuterie émilienne

  • Sekt Riesling : choucroute alsacienne aux bulles

  • Blanquette de Limoux : cassoulet revisité, version pétillante


6. Accords classiques mets-bulles

Apéritifs

  • Champagne Brut → huîtres, sushis, caviar

  • Prosecco → burrata, carpaccio

  • Cava → calamars frits, croquetas

Viandes

  • Blanc de Noirs → volaille truffée, boudin noir

  • Crémant rosé → magret de canard

  • Lambrusco → cotechino, zampone

Desserts

  • Moscato d’Asti → tiramisu, fruits pochés

  • Champagne Demi-sec → fraises, sorbets, sabayon


7. Précisions techniques professionnelles

  • Choix par cuvée :

    • Brut Nature → huîtres, sushis

    • Extra Brut → poissons, crustacés

    • Brut → volaille, ris de veau

    • Demi-sec → desserts, foie gras

  • Quantités : déglacé 30-50 ml, réduction 150-200 ml → 40 ml final, pochage 70 % bulles / 30 % eau, marinade 20 cl/kg (30 min max)

  • Cuisson optimale : température max 85 °C, réduction lente 15 min, beurre/crème hors feu 30 s, CO₂ s’échappe 78 °C → texture aérienne et palais “nettoyé”

  • Conservation : réductions 48 h réfrigérées, sauces montées à servir immédiatement


8. Références gastronomiques prestigieuses

  • Paul Bocuse : « Le Champagne en cuisine est une audace raffinée »

  • Joël Robuchon : « Les bulles coupent le gras comme un sabre »

  • Alain Ducasse : « Réduction Blanc de Blancs Prestige → caviar »

  • Anne-Sophie Pic : « Sabayon Crémant rosé → homard breton »


Palette Aromatique des Champagnes et Vins Pétillants

Les champagnes révèlent une palette olfactive riche et évolutive, façonnée par les cépages, la vinification, le vieillissement sur lies et le dosage. Plus de 600 composés aromatiques cohabitent et peuvent être classés en :

  • Primaires : caractéristiques des cépages

  • Secondaires : issues de la fermentation et de l’autolyse des lies

  • Tertiaires : évolution lors du vieillissement en cave


1. Arômes Primaires : signature des cépages

Chardonnay (30-40 % des assemblages)

Jeunesse (1-3 ans)

  • Agrumes : citron, pamplemousse, orange sanguine

  • Fruits blancs : pomme verte, poire, pêche blanche, coing

  • Fleurs blanches : acacia, tilleul, jasmin, chèvrefeuille

  • Notes herbacées : menthe, verveine, basilic subtil

  • Minéralité : craie humide, pierre à fusil discrète

Maturité (3-10 ans)

  • Fruits exotiques : ananas, litchi, mangue mûre

  • Notes minérales : silex, coquille d’huître, pierre calcaire

  • Style : Blanc de Blancs → finesse ciselée et élégance persistante


Pinot Noir (35-45 %)

Jeunesse

  • Fruits rouges : fraise, framboise, cerise griotte, mûre sauvage

  • Floral : violette, pivoine, rose des champs

  • Épicé doux : cannelle, clou de girofle, cardamome subtile

Maturité

  • Fruits noirs et confits : myrtille, prune, fruits de la passion, cerise noire

  • Notes puissantes : cacao, moka léger, épices chaudes

  • Style : Blanc de Noirs → structure charpentée et complexité aromatique


Pinot Meunier (20-25 %)

Jeunesse

  • Fruits rouges doux : fraise des bois, groseille, framboise mûre

  • Fruits compotés : pomme cuite, prunelette

  • Style : rondeur immédiate, vins accessibles et souples

Maturité

  • Fruits confits : figue, abricot sec, pruneau

  • Notes douces : miel, noisette, réglisse

  • Style : vins de garde → souplesse et rondeur persistante


2. Arômes Secondaires : fermentation et autolyse

Levures et panification (autolyse sur lies)

  • Pain frais, pâte levée, brioche beurrée, croissant chaud, biscuit sablé

  • Apparaît après minimum 15 mois sur lies, accentuant la texture et la complexité

Fruits transformés

  • Fruits compotés : pomme cuite, poire Williams

  • Fruits secs : amande, noisette, noix, figue, raisins secs, abricot sec

  • Développent douceur et rondeur dans les sauces et desserts


3. Arômes Tertiaires : évolution et vieillissement

3-6 ans

  • Beurre fondu, caramel au lait, miel d’acacia

  • Fruits mûrs confits, noix tendre

  • Équilibre entre richesse aromatique et fraîcheur

6+ ans (Prestige)

  • Notes grillées et toastées : noix grillée, noisette, amande amère, pain grillé

  • Cuir, bois de chêne, vanille Bourbon, chocolat noir, café

  • Style : cuvées prestige → complexité profonde, longueur et persistance


4. Arômes minéraux et épicés (terroir)

Minéralité crayeuse

  • Craie mouillée, silex, pierre à fusil, coquille d’huître, iode, sel marin

  • Typique : Côte des Blancs (Avize, Cramant), terroirs calcaires

Épicés subtils

  • Gingembre frais, anis étoilé, badiane, poivre blanc, muscade, clou de girofle

  • Influence souvent discrète mais structurante dans l’évolution aromatique


5. Spécificités par style de champagne

Style Arômes dominants
Brut Nature Agrumes nets, craie, minéralité pure, pomme verte
Blanc de Blancs Fleurs blanches, agrumes, brioche fine, ananas
Blanc de Noirs Fruits rouges mûrs, violette, épices, puissance
Rosé Framboise, griotte, pêche, pivoine, rose
Prestige (10+ ans) Brioche toastée, noix, miel, fruits confits, café, chocolat

6. Évolution temporelle des arômes

  • Jeunes (1-3 ans) : fruits frais, fleurs, agrumes, levure

  • Maturité (3-6 ans) : brioche, fruits compotés, noisette, miel

  • Plénitude (6-10 ans et +) : noix grillée, caramel, cire, épices, café, chocolat noir


7. Notes de dosage et influence aromatique

  • Brut Nature (0-3 g/L) : pureté aromatique, acidité dominante, agrumes et pierre

  • Extra Brut (0-6 g/L) : équilibre fruit / minéralité, finesse aromatique

  • Demi-sec (17-32 g/L) : rondeur, fruits mûrs, pâtisserie, miel

  • Dosage élevé (>32 g/L) : texture douce, notes de caramel, fruits confits marqués


7. Techniques d’Élaboration Comparées

  • Traditionnelle : seconde fermentation en bouteille, bulles fines, autolyse (Champagne, Franciacorta).

  • Charmat : fermentation en cuve, fruité léger (Prosecco, Lambrusco).

  • Ancestrale : fermentation interrompue, bouteilles troubles (Pét-Nat).

  • Rurale / transfuge : transfert cuve → bouteille, dégorgement (Crémant de Die).

  • Carbonatation : injection de CO₂, bulles grossières, vins industriels.


8. Service et Conservation

  • Température : Brut Nature/Doux 6-8°C, Extra Brut/Brut 8-10°C, Demi-sec/Rosé 10-12°C.

  • Matériel : flûte tulipe 50 cl (Champagne), flûte large 30 cl (Prosecco).

  • Durée : non ouverte 1-10 ans selon cuvée, ouverte 3 jours avec bouchon Frizzante.


9. Chiffres Clés 2026

Production mondiale : 2,5 milliards de bouteilles

  • Prosecco : 650 M (26 %)

  • Champagne : 320 M (13 %)

  • Cava : 260 M (10 %)

  • Sekt : 400 M (16 %)

Croissance spectaculaire en Angleterre (+15× en 20 ans) grâce aux sols crayeux du sud.


10. Tendances émergentes 2026

  • Zero / Low alcool : 3-7° grâce à levures spéciales.

  • Pétillants de fruits : pomme, poire, kiwi (méthode Charmat).

  • Pét-Nat bio : succès aux États-Unis et Australie.

  • English Sparkling : concurrence directe Champagne.

  • Corpinnat : AOC premium espagnole post-Cava.