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Recettes du Lièvre à la Royale selon Couteaux Lièvre à la Royale style Carême / Escoffier
Le Lièvre à la Royale : Histoire d'un Mythe Français
Parmi les grands monuments de la gastronomie française, rares sont les plats qui suscitent autant de débats que le Lièvre à la Royale.
Son nom évoque les fastes de l'Ancien Régime, les cuisines des châteaux, les tables de chasse et les longues sauces sombres dont la cuisine française avait fait un art.
Pourtant, derrière cette appellation prestigieuse se cache une réalité plus complexe : le Lièvre à la Royale n'est pas né d'une seule recette ni d'un seul cuisinier, mais de la rencontre de plusieurs traditions culinaires qui ont fini par se confondre dans l'imaginaire gastronomique français.
Des origines incertaines
Contrairement à ce que laisse parfois entendre la tradition, aucune recette précisément nommée « Lièvre à la Royale » n'est connue dans les recueils culinaires des XVIᵉ ou XVIIᵉ siècles.
On trouve cependant de nombreux antécédents : civets de lièvre enrichis de vin, de sang et d'épices ; préparations destinées aux grandes maisons aristocratiques ; gibiers longuement mijotés dans des sauces fortement réduites.
Ces plats appartiennent à une cuisine de représentation où la richesse des ingrédients et la complexité de la préparation témoignent du rang social de l'hôte.
Le qualificatif « à la royale » désigne alors moins une recette qu'une manière de cuisiner : abondante, raffinée, coûteuse, réservée aux grandes occasions.
Ainsi, les véritables racines du Lièvre à la Royale moderne doivent être recherchées non dans une recette fondatrice unique, mais dans l'évolution séculaire de la cuisine française du gibier.
Le mythe de Louis XIV
L'une des légendes les plus persistantes rattache le Lièvre à la Royale aux dernières années du règne de Louis XIV.
Selon cette tradition, le souverain, affaibli par l'âge et ayant perdu une grande partie de sa dentition, aurait demandé que le gibier soit préparé de façon à pouvoir être consommé sans effort. Les cuisiniers de la Cour auraient alors développé des préparations d'une tendreté exceptionnelle, capables d'être mangées à la cuillère.
Aucune source contemporaine ne permet toutefois de confirmer cette histoire. Les spécialistes considèrent aujourd'hui qu'il s'agit davantage d'une reconstruction romantique apparue au XIXᵉ siècle que d'un fait historique établi.
La légende demeure néanmoins révélatrice : elle exprime parfaitement l'idéal qui caractérisera plus tard le Lièvre à la Royale, celui d'une chair portée à un degré de fondant presque absolu.
Carême et l'héritage de la grande cuisine
Au début du XIXᵉ siècle, la haute cuisine française connaît une profonde transformation sous l'influence de Marie-Antoine Carême.
Carême codifie les sauces, perfectionne les farces, développe les grandes pièces de réception et contribue à donner à la cuisine française son langage moderne.
Pourtant, aucune recette explicitement intitulée « Lièvre à la Royale » n'apparaît dans ses ouvrages.
La confusion vient du fait que de nombreuses techniques utilisées plus tard dans certaines versions du Lièvre à la Royale — désossage intégral, farce riche, cuisson lente, présentation en galantine — sont directement héritées de l'école carémienne. Le lien est donc technique et stylistique plutôt que documentaire.
1898 : Aristide Couteaux et l'acte fondateur
L'histoire bascule à la fin du XIXᵉ siècle.
Le 28 novembre 1898, Aristide Couteaux, sénateur de la Vienne, publie dans le journal Le Temps une recette de « Lièvre à la Royale » qu'il présente comme une spécialité familiale poitevine. Pour la première fois, une préparation portant ce nom est décrite avec précision et publiée dans un grand journal national. Cette date constitue aujourd'hui le véritable acte de naissance historique du Lièvre à la Royale moderne.
La recette de Couteaux surprend par son radicalisme. Le lièvre n'est pas transformé en galantine élégante. Il est cuit pendant de très longues heures avec vin rouge, échalotes et ail, jusqu'à ce que la chair se défasse entièrement. La sauce est ensuite concentrée, enrichie du sang de l'animal et réduite jusqu'à atteindre une densité exceptionnelle. Le résultat relève davantage d'un civet porté à son paroxysme que d'une préparation de haute cuisine classique.
Couteaux résume lui-même sa philosophie dans une formule devenue célèbre :
Le plat doit être si tendre qu'un couteau devient inutile.
Deux traditions majeures, irréconciliables mais complémentaires
Au cours du XXᵉ siècle, deux visions du Lièvre à la Royale vont progressivement coexister.
La tradition Couteaux
Issue du Poitou et du monde de la chasse. Elle se caractérise par une cuisson extrêmement longue, une réduction poussée, une liaison au sang, une chair presque confite et une dégustation à la cuillère. Cette version célèbre la profondeur du goût plutôt que l'apparence.
La tradition de la grande cuisine
Popularisée notamment par Henri Babinski — connu sous le pseudonyme Ali-Bab — dans son célèbre ouvrage Gastronomie pratique publié en 1907. Cette interprétation introduit le désossage complet, le foie gras, la truffe noire, le roulage en galantine et une présentation spectaculaire en tranches. Nous sommes ici dans l'univers des grandes maisons bourgeoises et des restaurants de prestige. L'objectif n'est plus seulement l'intensité du goût, mais également la démonstration technique.
Un symbole de la cuisine française
Le génie du Lièvre à la Royale réside précisément dans cette dualité.
D'un côté, il représente l'héritage ancestral des cuisines de chasse : sombres, puissantes, concentrées autour du sang, construites sur le vin et le temps. De l'autre, il incarne la sophistication de la grande cuisine française, capable de transformer un gibier rustique en pièce d'apparat digne des plus grandes tables.
Ainsi, parler du « véritable » Lièvre à la Royale est presque un contresens historique. Il existe non pas une vérité unique, mais deux traditions légitimes qui se répondent depuis plus d'un siècle : celle du sénateur poitevin Aristide Couteaux, et celle des grands maîtres de la cuisine classique.
Entre la cuillère du chasseur et le couteau d'argent du gastronome, le Lièvre à la Royale demeure l'une des expressions les plus accomplies du patrimoine culinaire français.
ANNEXE TECHNIQUE PROFESSIONNELLE
Désossage Intégral du Lièvre et Liaison au Sang
Référentiel École Hôtelière – Concours d'Excellence – MOF
Ce protocole suit rigoureusement les exigences des référentiels de l'école hôtelière, des concours professionnels de haut niveau et des standards de la grande cuisine française.
L'objectif est de maîtriser deux opérations fondamentales qui distinguent le véritable Lièvre à la Royale des simples civets de gibier : le désossage intégral du lièvre et la liaison finale au sang.
I. Le Désossage Intégral par le Dos
Technique de la Grande Cuisine
L'objectif est d'obtenir une « gousse » parfaitement intacte, constituée de la peau et des chairs externes du lièvre, totalement débarrassées de la carcasse et du squelette.
Cette technique permet : le montage d'une ballottine régulière ; l'incorporation harmonieuse de la farce ; une cuisson homogène ; une découpe nette en tranches parfaites.
1. Phase Préparatoire et Habillage
Sécurisation du sang — Recueillir immédiatement le sang lors du dépouillement. L'additionner sans délai de 5 % de vinaigre de vin rouge afin de bloquer la coagulation de la fibrine. Réserver à 4 °C maximum. Conserver également le foie, le cœur et les poumons.
Parage extérieur — Essuyer soigneusement l'animal. Ne jamais le laver à grande eau afin de préserver la myoglobine, les qualités organoleptiques et les sucs naturels de la viande. Sectionner les pattes aux articulations carpiennes et tarsiennes.
2. L'Incision Dorsale et l'Extraction des Filets
Positionner le lièvre sur le ventre. À l'aide d'un couteau à désosser parfaitement affûté, pratiquer une incision longitudinale le long de la colonne vertébrale depuis la base du cou jusqu'à la queue. Raser les apophyses épineuses avec la pointe du couteau. Décoller progressivement les râbles de chaque côté de la colonne.
Règle d'or : travailler exclusivement par micro-incisions. Maintenir constamment la lame inclinée vers l'os afin d'éviter toute perforation de la peau ventrale particulièrement fragile.
3. Le Passage des Membres
Désossage des membres antérieurs — Dégager l'omoplate. Sectionner les attaches musculaires. Contourner l'humérus. Tirer progressivement l'os vers l'intérieur afin de vider la chair sans déchirer la peau. Sectionner ensuite l'articulation.
Désossage des cuisses — Suivre l'os iliaque. Luxer l'articulation coxo-fémorale. Contourner le fémur et le tibia. Utiliser la technique du manchonnage inversé. Les os sont retirés tandis que la chair demeure solidaire de la peau.
4. Libération de la Carcasse
Soulever progressivement la colonne vertébrale depuis la queue vers la tête. Séparer délicatement les filets mignons afin qu'ils restent attachés à l'ensemble musculaire. Trancher les côtes au ras de la colonne à l'aide de ciseaux à volaille ou d'un couperet fin. Veiller à ne pas perforer les viscères si l'animal n'a pas été éviscéré préalablement. Sectionner le cou. Extraire complètement la colonne vertébrale et la cage thoracique.
5. Parage et Mise à Plat
Étaler le lièvre, peau contre le plan de travail, chair vers le haut. Lever délicatement les râbles et les chairs des cuisses. Ouvrir les parties épaisses en portefeuille afin de compenser les zones plus fines. L'objectif est d'obtenir un rectangle de chair d'épaisseur homogène.
II. La Liaison au Sang
Technique du Saucier
La liaison au sang constitue l'opération la plus délicate du Lièvre à la Royale. Les protéines du sang et du foie — albumine, globuline, fibrinogène — coagulent progressivement sous l'effet de la chaleur et forment une émulsion dense, brillante et veloutée. Au-delà d'un seuil critique, les protéines s'agglutinent et la sauce graine, tranche et perd définitivement son aspect miroir.
1. Préparation de l'Appareil de Liaison
Éléments : sang réservé à 4 °C ; foie du lièvre parfaitement dénervé ; facultativement 20 % de foie gras cru.
Broyer les foies au mortier ou au mixeur. Passer la purée obtenue au tamis fin ou au chinois étamine. Éliminer les canaux biliaires, les résidus fibreux et le collagène grossier. Incorporer ensuite cette purée fine au sang vinaigré.
2. Concentration du Fond de Braisage
Après cuisson, retirer délicatement les chairs et réserver. Passer le fond au chinois piston. Fouler fortement afin d'extraire les échalotes fondues, l'ail et les sucs de cuisson. Réduire ensuite à feu vif jusqu'à obtention d'une consistance sirupeuse. Dégraisser soigneusement.
3. Le Tempérage — Point Critique
Hors du feu, prélever deux louches de fond brûlant (85–90 °C). Verser progressivement sur l'appareil de liaison en fouettant constamment. Cette opération permet d'élever la température du sang sans provoquer de coagulation brutale.
4. Liaison Finale et Cuisson des Protéines
Reverser l'appareil tempéré dans le fond de cuisson. Remettre sur feu extrêmement doux. Vanner continuellement.
À 75 °C — La sauce commence à épaissir. La couleur évolue du rouge violacé vers un brun ébène brillant.
À 83 °C — Danger absolu : floculation, granulation, rupture de l'émulsion. La sauce est alors irrécupérable. Température maximale à ne pas dépasser : 78–82 °C.
5. Finition et Nappage
Lorsque la sauce nappe parfaitement le dos d'une cuillère, retirer immédiatement du feu. Passer une dernière fois au chinois étamine. La texture doit être parfaitement lisse, homogène et brillante.
Montage au beurre (optionnel mais recommandé) — Incorporer quelques parcelles de beurre très froid (4 °C). Vanner énergiquement. Cette opération apporte rondeur, brillance et stabilité de l'émulsion.
Synthèse du saucier : une sauce royale ne doit jamais bouillir après incorporation du sang. Techniquement, la liaison d'un Lièvre à la Royale repose sur le même principe qu'une crème anglaise parfaitement maîtrisée. La différence réside uniquement dans son univers aromatique : ici, les œufs cèdent leur place au sang, au foie, au gibier, au vin rouge et aux longues réductions qui font toute la grandeur de la cuisine classique française.
Précisions sanitaires
Tularémie et leptospirose
Mode de transmission — La bactérie pénètre l'organisme humain lors de la manipulation de l'animal sauvage à cru : par micro-coupures cutanées, par écorchures, ou par projection sur les muqueuses lors du dépouillement.
Gravité — La tularémie est une maladie infectieuse sévère provoquant de fortes fièvres, des ulcérations cutanées au point de contact et une inflammation douloureuse des ganglions lymphatiques (forme ulcéro-ganglionnaire).
Destruction du risque — La bactérie est thermolabile. La cuisson à cœur prolongée — ce qui est toujours le cas pour le Lièvre à la Royale — détruit intégralement le risque pathogène pour le consommateur. Le danger est donc strictement limité au cuisinier, au boucher ou au chasseur lors des opérations sur l'animal cru.
Mesures de biosécurité en cuisine
Gants — Gants en nitrile étanches obligatoires pendant toute la phase de dépouillement, d'éviscération et de désossage. En cas de manipulation de carcasses endommagées par le plomb de chasse ou présentant des esquilles osseuses, porter un gant anti-coupure recouvert d'un gant étanche.
Protection oculaire — Port de lunettes de protection recommandé lors du dépouillement vigoureux, afin d'éviter les projections de sang ou de fluides biologiques vers les yeux.
Sectorisation — Les opérations doivent être réalisées sur une planche en polyéthylène dédiée exclusivement au gibier, dans une zone clairement identifiée. Il est strictement interdit de manipuler simultanément légumes, farces ou autres denrées afin d'éviter toute contamination croisée.
Désinfection post-opératoire — Après évacuation de la peau et de la carcasse, nettoyer soigneusement le poste de travail, appliquer un détergent-désinfectant homologué, respecter les normes bactéricides et virucides. Après retrait des gants, procéder à un lavage minutieux des mains suivi d'une désinfection complète.
Lièvre à la Royale selon Couteaux
Version poitevine, effilochée, mangée à la cuillère
« Employer un couteau serait un sacrilège ; une cuillère suffit. » — Aristide Couteaux
Attribuée à Aristide Couteaux, journaliste, homme politique et gastronome du XIXᵉ siècle, cette recette est devenue l'une des préparations emblématiques de la grande cuisine française du gibier. Contrairement aux versions plus tardives codifiées par les grands chefs du XXᵉ siècle, la recette de Couteaux repose sur une philosophie radicale : le lièvre doit disparaître dans sa propre substance jusqu'à devenir une synthèse parfaite de lui-même. Le résultat n'est ni un civet, ni une daube, ni une terrine chaude. C'est une concentration absolue de lièvre.
Ingrédients — Pour 8 à 10 convives
Gibier : 1 lièvre mâle adulte de belle taille (environ 3 à 4 kg) ; sang du lièvre recueilli lors de la préparation ; foie du lièvre.
Garniture aromatique : 20 à 24 échalotes ; 1 tête entière d'ail ; 2 carottes ; 1 bouquet garni (thym, laurier, persil).
Vin et assaisonnement : 2 bouteilles de Chambertin ou autre grand Bourgogne rouge corsé ; sel ; poivre noir fraîchement moulu.
Finition : le foie du lièvre ; le sang réservé.
1. Le choix du lièvre
Le choix d'un lièvre mâle âgé n'est pas anodin. Ses caractéristiques sont essentielles : fibres musculaires plus développées, forte richesse sanguine, saveur plus marquée, résistance à une cuisson extrêmement longue. Le sang n'est pas un simple liant — il constitue le cœur même du système gustatif. Sans lui, l'équilibre de la recette s'effondre.
2. Préparation du lièvre
Dépouiller et vider soigneusement le lièvre. Réserver le sang et le foie. Découper grossièrement le lièvre en morceaux. L'objectif n'est pas d'obtenir de belles portions mais de favoriser l'extraction maximale des sucs pendant la cuisson.
3. La garniture aromatique
Disposer au fond d'une grande terrine allant au four les échalotes entières, les gousses d'ail, les carottes coupées et le bouquet garni. Ajouter les morceaux de lièvre. Verser le vin rouge jusqu'à immersion quasi complète. Durant la longue cuisson, l'ail perd son agressivité, les échalotes développent leurs sucres naturels et les légumes se dissolvent progressivement. Ils ne servent pas seulement à aromatiser — ils participent à la future texture de la sauce.
4. Le vin
Le Chambertin joue plusieurs rôles fondamentaux : extraction des composés aromatiques, apport tannique, équilibre acide, support de concentration. Le vin devient progressivement le vecteur de tous les échanges entre les différents éléments du plat.
5. La cuisson lutée
Fermer la terrine avec son couvercle. Luter soigneusement avec une pâte composée de farine et d'eau. Le lutage crée une atmosphère saturée de vapeur, une quasi-absence d'oxydation et une conservation maximale des arômes.
Enfourner à température douce : 120 à 130 °C pendant environ 6 heures.
Au cours de cette cuisson, le collagène se transforme en gélatine, les tissus conjonctifs se dissolvent, les fibres musculaires s'effondrent et les sucs restent prisonniers du récipient. Les os finissent par se détacher presque seuls. Ce n'est plus réellement une cuisson — c'est une transformation lente de la matière.
6. L'effilochage
Sortir délicatement le contenu de la terrine. Retirer tous les os. Effilocher entièrement la chair. Contrairement à la grande cuisine classique qui valorise les découpes nettes, ici toute structure est volontairement détruite. La chair devient fibres éclatées, matière fondante, élément constitutif de la sauce. Cette destruction est compensée naturellement par la gélatine issue du collagène, les sucres des aromates et la réduction du vin.
7. La liaison au sang
Mixer ou écraser soigneusement le foie réservé. Le mélanger au sang du lièvre. Prélever progressivement une petite quantité de sauce chaude afin de tempérer le mélange — cette étape évite toute coagulation brutale. Hors du feu, incorporer lentement cette préparation au reste du plat en remuant constamment.
Le sang apporte viscosité, brillance, profondeur aromatique et liaison naturelle. La sauce s'épaissit sans farine, sans roux et sans fécule. C'est une liaison purement biologique.
8. La synthèse du lièvre
Remettre l'ensemble quelques instants à feu très doux sans jamais faire bouillir. Le résultat final doit être parfaitement homogène, profondément lié, d'une texture presque crémeuse. On obtient une préparation plus concentrée qu'une daube, plus liée qu'un salmis, plus homogène qu'une terrine chaude. Le goût devient continu — aucune rupture ne subsiste entre la viande et la sauce.
Pourquoi cette recette est révolutionnaire
Le Lièvre à la Royale de Couteaux ne simplifie pas la cuisine aristocratique. Il pousse au contraire une technique rustique de braisage à son extrême limite. Là où la haute cuisine classique cherche à organiser et distinguer les éléments du plat, Couteaux poursuit un objectif différent : faire disparaître toutes les frontières entre la chair, le sang, le vin et la sauce.
Carême construit. Couteaux dissout.
Lièvre à la Royale style Carême / Escoffier
Version galantine, désossée, farcie, servie en tranches
Ce lièvre à la royale appartient à la haute cuisine classique : lièvre désossé, farci, roulé, braisé au vin rouge, lié au sang et servi en tranches. Il s'oppose à la version rustique de Couteaux en recherchant la forme, la régularité et l'élégance de l'assiette.
1. Ingrédients — Pour 6 à 8 convives
Pour le lièvre : 1 lièvre d'environ 2,5 à 3 kg (mâle de préférence, plus parfumé) (~5 à 6 livres); 100 g de bardes de lard frais ; 100 g de foie gras cru (ou, à défaut, mélange foie de veau + moelle de bœuf) ; 200 g de truffes noires (ou, à défaut, champignons de Paris blanchis) ; 100 g de foies de volaille (ou abats de lièvre, si conservés) ; 1 œuf ; sel, poivre du moulin ; 1 pincée de quatre-épices.
Pour le braisage : 2 carottes en gros dés ; 2 oignons piqués de clous de girofle ; 100 g d'échalotes grossièrement hachées ; 10 gousses d'ail entières ; 1 bouquet garni (thym, laurier, persil) ; 1 bouteille de Bourgogne rouge charpenté (type Chambertin) ; 500 ml de fond de veau brun ; 1 cuillère à soupe de lard fondu ou graisse d'oie.
Pour la liaison : sang de lièvre (si possible) ou 200 ml de sang de veau / fond réduit ; 1 filet de vinaigre ; 1 petite louche de cognac ; gélatine (facultatif, si besoin).
2. Mise en place et désossage
Désosser le lièvre entier en conservant la peau et la forme générale. Le désossage demande doigté : on ne doit pas déchirer le filet ni la peau. Conserver les os pour le fond si nécessaire, ainsi que les abats (foies, cœurs).
Laisser mariner la viande 2 à 4 heures dans une partie du vin rouge avec carottes, oignons et aromates. (correction : « Faire mariné » → « Laisser mariner »)
3. Préparation de la farce
Hacher grossièrement les foies de volaille (ou abats de lièvre), le foie gras et les truffes noires (ou champignons). Lier avec l'œuf, le sel, le poivre, le quatre-épices et un peu de chapelure trempée dans le lait (optionnel). Obtenir une farce souple, onctueuse, pas trop ferme.
Étaler la farce sur le lièvre désossé, puis disposer en lignes régulières les truffes entières ou en gros dés.
4. Roulage et ficelage
Rouler le lièvre en forme régulière, comme une galantine ou une ballottine. Ficeler solidement avec de la ficelle de cuisine pour obtenir un cylindre bien serré. Placer quelques bardes de lard sur le dessus pour protéger et nourrir la cuisson.
5. Braisage au vin rouge
Dans une daubière en cuivre étamé ou cocotte en fonte, faire fondre le lard ou la graisse d'oie. Dorer légèrement la ballottine sur toutes ses faces. Ajouter carottes, oignons, échalotes, ail et bouquet garni. Mouiller avec le vin rouge et le fond de veau jusqu'à mi-hauteur du lièvre.
Cuisson à feu très doux, 3 à 4 heures, en retournant une fois à mi-cuisson. Le lièvre doit être très tendre, presque prêt à se défaire, mais garder sa forme.
6. Refroidissement et mise en forme
Sortir la ballottine, la laisser tiédir, puis la placer sous presse légère pendant plusieurs heures. Certains chefs la laissent refroidir complètement avant de la réchauffer légèrement avant service.
7. La sauce
Écumer le braisage, filtrer le jus de cuisson. Réduire ce jus avec un peu de fond de veau jusqu'à obtenir un nappage moyen.
Si l'on dispose du sang de lièvre : tempérer le sang avec un peu de sauce chaude, l'ajouter hors du feu en remuant vivement, jusqu'à obtention d'une sauce noire, brillante, veloutée.
Si le sang manque : lier avec un peu de gélatine ou un roux brun très léger, en sachant que le résultat sera moins intense.
La sauce doit être d'un brun-noir profond, presque opaque, très lisse.
8. Service
Déficeler le lièvre, le trancher en rondelles de 2 à 3 cm. Disposer les tranches en couronne ou en rosace sur un plat chaud. Napper généreusement de sauce chauffée légèrement, sans faire bouillir. (correction : « sauce chauffer » → « sauce chauffée »)
Garnir éventuellement de croûtons frits, de truffes ciselées ou de quelques champignons glacés. Servir très chaud.
Caractère de la version Carême / Escoffier
Cette version est une prouesse technique (désossage, farce, roulage, présentation), aristocratique (truffes, foie gras, forme régulière) et visuelle (tranches, rosace, brillance de la sauce). Elle s'oppose à la version Couteaux, plus rustique, effilochée, mangée à la cuillère. Ici, le lièvre est un objet de table, une forme architecturée, une démonstration de maîtrise du chef.
Les deux grandes écoles et leurs accords vins
Le lièvre à la royale n'est pas un seul plat, mais deux. Chaque version exige un vin différent, car chaque texte culinaire crée une relation propre avec le vin.
Version Couteaux — accord vin
Viande effilochée, sauce liée au sang très noire et veloutée, réduction massive, puissance aromatique extrême avec notes de sous-bois, foie, gibier, cuir et humus. Le vin recherché doit offrir une grande complexité tertiaire, des tanins fondus, des arômes de truffe, cuir et sous-bois, une acidité encore vivante et une puissance contenue.
Accord historique idéal : Chambertin Grand Cru, à son apogée après 10–15 ans ou plus.
Millésimes particulièrement intéressants : 1990, 1993, 1999, 2002, 2005, 2009, 2010. Les plus impressionnants aujourd'hui : 1999, 2005, 2010.
Trio idéal avec Couteaux : Chambertin Grand Cru 1999 — Chambertin Grand Cru 2005 — Hermitage 1998 ou 2005.
Version Carême — accord vin
Lièvre désossé, farci, tranché, avec foie gras et truffes noires. Texture noble, architecturée, recherche d'élégance plus que de puissance brute. Le vin recherché doit offrir élégance, finesse et complexité, des tanins soyeux, et des arômes de truffe noire, rose fanée, cuir noble et sous-bois.
Accords classiques : Richebourg — Romanée-Saint-Vivant — Musigny.
Millésimes recommandés : 1988, 1990, 1996, 1999, 2002, 2005.
Si vous organisez un dîner gastronomique aujourd'hui
Lièvre à la Royale Couteaux → Chambertin Grand Cru 2005 : encore suffisamment de puissance pour soutenir le sang, déjà développé (gibier, truffe, sous-bois), équilibre parfait entre force et élégance.
Lièvre à la Royale Carême → Richebourg 1999 : probablement l'un des accords les plus raffinés possibles, alliance parfaite avec le lièvre, le foie gras et la truffe.
L'accord ultime
Lièvre à la Royale selon Couteaux + Chambertin Grand Cru 1999
Cet accord est le plus proche de l'esprit originel de la recette. Le même terroir bourguignon sert à la cuisson et à l'accompagnement. Plus de 25 ans d'évolution apportent truffe, cuir, sous-bois et gibier dans le verre. Le vin ne fait pas qu'accompagner : il prolonge la sauce, comme une extension aromatique de la même matière.
C'est l'un des rares accords où vin et plat semblent n'être qu'une seule expression du même terroir.